Brève n°1 : Dans le bain des inégalités
Partir en voyage. Quitter ses proches, son confort, renoncer à sa carrière, priver ses enfants de leurs copains et de leurs activités favorites. Pour découvrir le monde, pour vivre à son rythme, intensément. Pour s’autoriser à ne penser qu’à soi, le temps d’une parenthèse.
Vous avez le contexte en tête : le tourbillon du départ, le trac suspendu pendant la traversée du Golf de Gascogne et l’arrivée un jour de décembre gris et froid dans ce petit port de pêche traditionnel de Fisterra, le plus septentrional d’Europe.
Nous sommes bien évidemment à cette saison le seul voilier. Impossible de passer inaperçu au milieu du va-et-vient des petites embarcations de pécheurs. Nous arrivons à l’heure de la criée et c’est l’effervescence sur le port : les caisses de poissons frais et d’oursins sont déchargés sur le quai et nous nous régalons de ce spectacle authentique mais banal ici. Lorsque nous jetons nos amarres pour nous accoster au brise-lame, et mettons pied à terre, mon regard est attiré vers ces jeunes hommes regroupés le long du quai. Je les connais si bien et aucun doute n’est possible : ils sont une dizaine, jeunes, tous habillés d’un jogging. Ils semblent attendre quelque chose qui ne viendra jamais. Leur peau très noire et leurs traits tirés dénotent dans le paysage de ce petit port espagnol. Je leur souris. Deux d’entre eux approchent. Ils parlent aussi mal espagnol que français. Ils me font comprendre qu’ils viennent du Sénégal. Ils ont 20 ans. Ils me montrent leurs passeports. Cela fait 4 mois qu’ils sont à Fisterra. Ils me demandent si j’ai du travail pour eux. Ils cherchent à voir s’il y a besoin de décharger des marchandises du bateau, ils proposent leurs services, mais disent qu’ils n’ont pas Visa. Sans papiers, pas de travail ici… Notre échange prend fin rapidement. Je ne peux rien pour eux…. Une main serrée, un bon courage. Je remonte à bord. En larmes. La fatigue du voyage. L’émotion du départ.
La 1ère rencontre que nous aurons fait sur ce voyage sera ces jeunes migrants : ils rêvent de travailler, ils rêvent d’Europe. Nous avons quitté notre travail, j’ai mis en pause mon engagement au service des enfants et jeunes vulnérables, nous laissons le confort de l’Europe derrière nous.
Nous traversons les océans dans le sens inverse… Notre monde marche à l’envers. Pourquoi tant d’inégalités… Nous nous croisons sur ce quai, nous riches de notre liberté, eux jeunesse enchaînée à l’absurdité de la société. Mon curseur culpabilité grimpe en flèche.
Je prends cette rencontre comme une leçon de vie. Je cherche à partager avec les enfants tout le symbole de cette rencontre, sans être trop moralisatrice. Christophe saisit la profondeur du moment qui restera gravé dans nos mémoires. Pas besoin de mettre des mots.
Quinze jours plus tard, nous arrivons aux Canaries. Les autorités maritimes lancent régulièrement des annonces sur la VHF (radio maritime) en demandant aux bateaux de signaler la présence d’embarcation en difficulté entre les Canaries et la côte africaine. Nous habitons la même planète et pourtant…
Brève n°2 : Madère, côté pile – côté face.
Il parait que la capitale de Madère, Funchal, est l’un des lieux les plus réputés pour son réveillon de la Saint-Sylvestre : outre le climat doux et agréable de l’île, les Portugais sont des as dans la maîtrise des décorations, crèches et illuminations de Noël, et surtout s’enorgueillissent de proposer le plus beau feu d’artifice du monde le soir du 31.12 dans la baie de Funchal.
Ils le peuvent, Nous y étions: c’était splendide et féerique. La ville est magnifiquement décoréede milliards de petites Leds colorées. Les feux d’artifice sont tirés depuis les quais devant nous, mais aussi depuis le large sur des barges, ainsi que depuis les collines en forme de Cirque qui entourent la ville, ce qui donnent la sensation d’être au cœur du feu.ça brille et tonne à 360 ° …. (365° précisément selon Barbara !)
Le tout dans une ambiance joyeuse, bon enfant qui rajoute du charme et des paillettes à la fête. Nous avons donc passé une soirée du réveillon délicieuse agrémentée d’un dîner dans un restaurant indien (histoire de faire original !) et conclu par un punch local.
Il ne manquait que cela pour parfaire la carte postale de Madère, ou les gens sont si gentils, les paysages si beaux, les eaux si transparentes, et la marina si confortable.
Madère, cette petite région autonome du Portugal, disposant d’un statut unique et de son propre gouvernement régional.
Sauf que…..
….. Pour la soirée du 31, 7 paquebots s’accostent pour profiter du spectacle si réputé du Funchal et voilà pas moins de 27 000 personnes envahissant les rues avec un mode touristique certes a priori très lucratif pour les locaux, mais totalement aux antipodes de la préservation des ressources.
…. Nous avons appris le jour de notre départ, que la Marina dans laquelle nous avons séjourné était construite en toute illégalité dans une zone Natura 2000 et que la corruption, d’usage à Madère, a facilité tout cela.
La manne financière issu du tourisme de masse qui s’est développé à Madère depuis la construction du nouvel aéroport (sur pilotis au dessus de la mer) en 2006, et qui ne cesse d’augmenter depuis, a accru les inégalités sur l’île.
Les activités rentables liées au tourismes, et celles financées par les fonds européens très généreux avec cette petite « RUP (Région Ultrapériphérique de l’UE)», sont captées par les grandes familles intouchables et richissimes de l’île (les plus prospères du Portugal nous a-t-on dit), et sont inaccessibles aux habitants ruraux des montagnes dont certains vivent encore dans des villages trés enclavés et avec des conditions de vie très précaires. Ce dénuement joue sur le charme des randonnées (les cultures en terrasse, les minuscules voir microscopiques maisons accrochées à flan de colline, les agriculteurs portant sur leur dos leur sac de récolte), enchante le visiteur mais jure avec les infrastructures flambant-neuves dédié au tourisme. Des inégalités là aussi criantes et probablement parmi les plus exacerbées d’Europe. Sans parler du fait que l’île avec ses routes escarpées et son tourisme alimenté par avion ou paquebot, est à 100 % dépendante du pétrole.
Quel modèle durable et équitable construire ici pour l’avenir ?
Voilà de beaux sujets de discussions qui ont alimenté nos heures de randonnées, interrompus parfois par un « Maman, stop, tu saoules avec tes débats philosophiques …» !!!
Voyager c’est aussi cela, une parenthèse certes, mais qui n’est pas en dehors du monde, avec ses paradoxes et sa complexité.
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| Fisterra la criée |
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| Fisterra la criée |
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| Oursins ramassés par des plongeurs |
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