vendredi 23 février 2024

Improbable rencontre


Jeudi 8 février : 

A 150 miles des terres de l’ouest, plus de 2500 miles des terres de l’est. 

Cela fait des jours et des jours que nous n’avons croisé aucune embarcation. L’écran du récepteur AIS reste totalement vide. Pourtant, la personne de quart a la charge de le vérifier toutes les quinze minutes. Dans mes souvenirs des précédentes navigations transatlantiques, nous avions plus régulièrement un cargo au loin. Là rien pendant des jours sur l’écran. A tel point que je l’ai même soupçonné d’être en panne….

Les prévisions météos reçues via le téléphone satellite, elles, fonctionnent très bien. Notre forfait est illimité en data pour la météo donc nous pouvons nous offrir le luxe de prendre des prévisions 2 fois par jour, voir même 3 fois dans les périodes instables. 
Et là, ce jeudi 8 fevrier, alors que nous devrions être à 24 h de l’arrivée, nous savons que le front froid avec du vent de Nord/Nord-Ouest fort est incontournable et fonce sur nous. On s’ y est préparé. D’ailleurs Chris dort, histoire d'être d'attaque le moment venu. 

Jules est de quart. Grande nouveauté de ce voyage, Jules est assez grand pour qu’on lui confie la veille pendant quelques heures. Cela nous fait tout drôle de pouvoir se coucher au même moment avec Chris, car en 15 ans de navigation, cela ne nous était jamais arrivé de dormir l’un à côté de l’autre dans la couchette en navigation. Bien entendu, les consignes sont ultra-strictes : Jules doit surveiller l’AIS, le cap au Pilote automatique, le radar s’il est allumé, un tour d’horizon uniquement depuis la descente, interdiction formelle d’aller dans le cockpit et alerte au moindre doute. 
L’avantage d’avoir commencé les quarts au milieu de l’Atlantique, c’est que, comme vous l’avez compris : il n’y a personne autour et de l’eau à courir. Ce sont donc des quarts relativement « cool » qui permettent à Jules de se plonger dans ses BD sur tablette ( @ un immense merci aux copains MOÏBUS pour les BD sur tablette!!!!). Pour autant, très sérieusement, toutes les 10 à 15 min, comme nous, il s’interrompt pour faire son check et reste à l’affût des bruits du bateau. 

Et ce soir, là, il m’interpelle alors que je lis: «  Maman, il y a un bateau à l’ AIS ! » 

Evénement de la soirée !!! * 

*pendant la Transat, j’ai écouté un passionnant Pod Cast sur l’exploration et la recherche scientifique sur Mars. De nombreux astronautes et chercheurs sont interviewés dont le français qui a accompli l'expérience spatiale du confinement de 18 mois dans l’équivalent d’un vaisseau spatial pour tester les réactions humaines d’un voyage martien. Passionnant car de nombreux points communs avec la vie en mer. Bref : il expliquait très bien comment dans une situation d’isolement (qui pour lui et ses acolytes a duré 18 mois!), tout événement qui sort de la routine, prend un caractère exceptionnel. 

Donc, l’apparition d’un bateau qui s’affiche sur l’écran de l’AIS alors que cela fait des jours qu’il est vide, est un événement pour nous à ce moment là. 
Excités, nous cliquons pour prendre des infos : il s’agit d’un bateau français du nom de AFTO. Un compatriote ! Mais, bizarre, sa taille indique 7m x 2m… il doit y avoir une erreur de paramètrage…. Quoiqu’il soit, cela doit être un petit bateau! Un Mini 6.50 peut être…. Mais sa vitesse lente ne colle pas avec un bateau de course. On dirait plutôt qu'il est à la cape (à la derive sans voiles) en attendant de meilleures conditions. Sur Mowgli, nous nous faisons déjà bien secouer au près depuis quelques jours, le front de Nord arrive, cela doit être vraiment chaud si c’est un petit bateau de croisière. 
Nous sommes tentés avec Jules de le contacter par VHF histoire d'échanger quelques encouragements face au mauvais temps qui arrive. Mais Chris dort. En bon Capitaine, il ne dort que d’un oeil (ou d’une oreille). Nul doute que si nous appelons à la VHF, il va sortir d’un bond de la cabine pour voir ce qui se passe (« un cargo sur notre route ?? »). 

Raisonnablement, nous laissons donc notre Capitaine dormir, et nous suivons quelques heures AFTO sur l’AIS jusqu’à ce qu’il disparaisse des radars, et nous consignons les informations dans le livre de bord comme il se doit. 



La routine du quart reprend sa place. 
Nous nous préparons pour le coup de vent. Il arrivera avec 10 heures d’avance sur les prévisions. 


Mardi 13 fevrier.

5 jours plus tard. Autre cadre. 

Nous sommes délicieusement arrivés à Antigua. Petite îles antillaise pleine de charme, un mixte entre la « British touch » et l’ambiance créole, on a adoré (blog dédié à venir), et alors que nous devions partir pour changer de mouillage, nous décidons de rester une nuit de plus à English Harbour pour une journée de pure détente. Repas à terre dans un « bouiboui local » puis balade dans la partie historique à la recherche d’un vrai café expresso et d’un coin d’ombre avec du wifi… on a le temps…. on se pose sous un arbre, et profitons du wifi pour checker nos mails et messages divers. Nous sommes entourés des anciens bâtiment militaires de la garnison de Nelson, réhabilités en hôtels de luxe avec pelouse verte coupée au ciseau, une cabine téléphonique anglaise comme décor, et  en fond la marina avec les Mégas-yatchs archi class et les magnifiques voiliers de régate. Impression d’être dans un autre monde. 

Une clameur arrive jusqu’à nous. Des hourras, des coups de corne de brume et claxons de bateaux: il se passe quelque chose de l’autre côté du bâtiment ! Probablement l’arrivée d’une régate comme il y en a quasiment chaque jour ici. Curieux nous allons jeter un oeil. Tout de suite, nous repérons des drapeaux français. 

Cela attise encore plus notre curiosité. Nous nous approchons, et surprise ! 

C’est un bateau à rame qui arrive sous les applaudissements ! A son bord, un marin au regard hagard, la peau cramée par le soleil, très amaigri, la barde longue, brandissant difficilement ses fusées de la victoire, entourés comme il se doit des bateaux accompagnateurs. 


Nul doute qu’il arrive de loin…. Lui aussi vient de transater, mais à la rame ! Sur le quai le staff et la famille entonnent des hourras, les organisateurs lancent la musique à fond. 

Nous pouvons comprendre ce que ressent ce marin, seul pendant des jours au milieu de l’océan dans le choc de cette arrivée en grande pompe. Quelle intensité dans ce moment hors du temps : nous sommes envahis par l’émotion. La sienne, celle de ses proches et de son staff. 




Et soudain, Jules s’écrit : «  Maman, c’est AFTO !!!!! » 

Mais oui, tout s’explique : la taille de l’embarcation, la vitesse lente ! Nous aurions dû nous douter qu’il s’agissait d’un rameur….. 

Notre émotion est décuplée: nous nous sommes croisés sur l’eau ! Nous avons bien pensé à ce petit équipage qui devait affronter la front de nord à quelques miles de l’arrivée. Et savoir que c’était un bonhomme tout seul avec ses rames, nous remplit encore plus d’admiration. 


Nous passons donc une partie de l’après-midi à en apprendre plus sur le projet, et nous ne résistons pas au bonheur d’échanger avec ce héros du jour, et à le féliciter pour les conditions difficiles qu’il a dû traverser. 

Son staff nous renseigne : Dominique est parti de la Gomera aux Canaries le 13 décembre, arrivé à Antigua le 13 février soit 60 jours pile de mer (alors que l’arrivée était prévue entre le 1 et 3 février, mauvaises conditions de traversée oblige, on en sait quelque chose). Il n’est pas marin du tout mais grand sportif, compétiteur et il s’était fixe un défi perso : traverser l’Atlantique à la rame. Il a perdu 15 kilos, s’est cassé 2 côtes le lendemain du départ après s’est fait retourné par une vague. Et le voilà avec son canot. 

Belle rencontre, et forte émotion. 

Le plus dingue pour nous, c’est de nous dire que c’est un pur hasard que nous ayons assisté à son arrivée, rendue unique pour nous car en lien avec notre propre Transat. Moment magique du voyage, comme un cadeau du hasard… 








lundi 19 février 2024

Une Transatlantique pas comme les autres






A croire que Mowgli et son équipage avaient besoin de challenges : Mère Météo nous a réservé quelques surprises pour cette longue navigation entre les Canaries et les Antilles. 

Nous avons quitté Tenerife, impatients de reprendre la mer, soucieux de ne pas perdre de temps au regard de notre programme qui nous laisse, finalement peu de temps sous les Tropiques. L’idée était donc de traverser le plus rapidement possible. C’est pourquoi, à peine parti le flux de Sud qui sévissait sur les Canaries depuis des jours, nous avons foncé sur l’occasion d’un fort vent de Nord Est pour nous lancer dans la Transatlantique. 

« Osé ! » ont trouvé tous les bateaux amarrés autour de nous dans la Marina de Santa Cruz, attendant, eux, que les alizés s’établissent pour partir, et que les conditions soient plus clémentes….

« Osé » certes, mais le bateau est prêt et costaud, et l’équipage relativement expérimenté en navigation hauturière.

Donc on y va. 

Même si c’est du Force 7 annoncé pendant 4 jours et des creux de 4 m. Au portant, cela passe. 

Et c’est passé. Pas confort assurément ces 4 premiers jours, mais le prix à payer pour pouvoir se dégager des Canaries et espérer peut-être ensuite des Alizés… 

Alizés qui ne viendront JAMAIS !!!!!! ( ils s’établiront en fait le lendemain de notre arrivée aux Antilles, comme un pied de nez). 

Ainsi, après le vent (trop) fort du départ, c'est la molle que nous avons redoutée (molle= absence de vent ou vent très faible). Elle était annoncée sur tout le milieu de l’Atlantique de façon très imprécise sur son emplacement, sa taille, sa durée. Nous savions en partant qu’il serait difficile d’y échapper. Une des options auraient pu être de descendre à la latitude du Cap-vert mais cela rallongeait considérablement la route. On a donc maintenu le cap, en misant sur les performances de Mowgli qui au travers, même par petit temps, arrive à avancer. 

En fait, ce nest pas de la molle que l’on a eu mais du vent contraire ! Du sud voire de l’ouest ! Dingue . 

Pour comprendre, Extraits du Journal de bord et retour en arrière : 
TU = Temps Universel soit l’heure de Greenwich

Vendredi 19 janvier 15h40 TU 28°22.050N / 16°14.350 W  -vent  F4 à 5  - vitesse 7nds, cap au 222°- portant Génois seul
C’est parti pour la Transat. Les enfants écoutent la musique de One Piece à fond dans le cockpit. Il fait beau mais le sommet du Volcan Teide qui nous protège encore du vent fort est dans les nuages. 

Samedi 20 janvier 14h30 TU 26°21.700 N / 17°51.770W 
Des baleines nous ont accompagnés pendant un long moment, surfant dans les vagues autour de Mowgli et soufflant à moins de 30m. 
15h30 : les baleines sont encore là. Elles nous ont accompagnés pendant près de 3 h !
Parcourus 160 MN en 24h soit 6,7 nds de moyenne 
22h : le vent fraîchit F7, la mer enfle, on roule 2 tour au génois. 

Dimanche 21 janvier 25°33.753N / 19°46.763W vent F7 mer forte
8h TU le ciel est bouché. On se fait secouer. Difficile de se caler. Encore moins de tenir debout. Lecture - pod cast. Pas d’école aujourd’hui. 

Mardi 23 janvier 11h TU 24°26.262N / 25°33.740 W - vent F4 - mer agitée 
Jules envoie la ligne de pêche, la première de la Transat, alors que sa sœur lui dit : «  cela serait rigolo que tu attrapes un poisson direct ». Jules n’a pas le temps de régler son frein de moulinet qu’une bonite mord à l’hameçon. Elle sera dégustée au citron crue. 
15h TU : Ciseaux tangonné. Malheureusement le vent qui nous emmenait plein sud faiblit E à SE F3. Les voiles battent, cela contrarie le Capitaine qui râle (c’est lui même qui l’écrit) Les enfants ont pu faire école. 
01h30 TU : Après contact VHF avec le Tancker «  CHARMINAR », il met 15 ° de cap sur son tribord pour nous passer derrière. Je le remercie pour sa coopération. 

Vendredi 26 janvier 
1h30 UT : renvoyé GV + genois - travers 7 noeuds au 250°
7h UT : vent F3 Sud - Sud Est - près bon plein 6 noeuds au 245°
14h UT : le vent refuse encore. Près serré à 40 °
21h UT : virement de bord tribord amure. Le vent refuse encore : vent d’ouest F3 ! Cap au 185°

S’en suit quelques jours de vent N- NE puis Est… le répis. Puis dès le 31 janvier passage au Sud Est, puis Sud Ouest, vents contraires…… 

Samedi 3 février : au vue des fichiers GRIB, on va faire du près jusqu’à l’arrivée. Mowgli tient super bien le coup. Cela tape un peu mais reste supportable. 

Jeudi 8 février : pris 2ème ris GV et génois 1 ris vent Sud F 5 mer forte. 
5,4 noeuds au 258° la mer est dure. Ça mouille pas mal sur le pont. 
Ça secoue sévère. On est enfermé à l’intérieur, fait chaud. (33° avec tous les panneaux fermés…. étouffant….)

17h30 TU : le ventre refuse, barre noire dans l’Ouest. On fait cap au 040° !!!! 
On vire de bord. Près serré 50° Tribord face à la houle. 
18h30 TU: le ventre rentre N - NW à 30 noeuds F7 avec des grains. On est dans le frond froid. Roulé génois. Sorti Trinquette + 2 ris GV. Mer forte à très forte. 
Vitesse 7,4 noeuds au 205°. 

Vendredi 9 février:

Toute la nuit, ca secoue, ca cogne mais cela avance vite …direction Guadeloupe! Alors qu’ on veut aller à Antigua qu’on laisse sur notre travers…Grrrrrr on est à 100 miles de l’arrivée après 20 jours de mer et on voit notre destination s’éloigner……Arghhhhhhhh ! 

05h TU :  A LA CAPE! On va attendre que ça se calme pour refaire route sur Antigua. 
08h TU : En route, sous la pluie, mer forte, après 3 heures à la cape, mais il nous faudrait faire du 300° pour remonter sur Antigua. Pas possible pour l’instant. 
9h15 TU : le vent s’est évaporé… moteur !!!!!!!L TOUT ÇA POUR ÇA : GRRRRR !!!!! 
12h30 TU : TERRE EN VUE !!!!!!!!!!!!!! La Désirade. Yihaaaaa ! 

On remonte sur Antigua au moteur quelques heures puis toutes voiles dehors d’abord au travers puis au prés serré dans une mer magnifique. Chris pêche un beau thon jaune pour l’arrivée ! 

Samedi 10 février 2024 à 01h30 TU ( soit jeudi 09 à 21h30 en heure locale) :
 À l’ancre dans Falmouth Bay devant English Harbour - ANTIGUA.

-> FIN DE LA TRANSATLANTIQUE DE MOWGLI 2024. 

Au matin, Jules notre grand fils a 15 ans…. WAOUUUU. 

Emotion décuplée ! Nous sortons des coffres, ballons, bougies, cadeaux. L’avitaillement de Transat et le thon pêché la veille nous permettent de faire un superbe repas (thon curry-coco et moelleux au chocolat crème anglaise). 

CHALLENGE 100% réussi pour cette Transat où nous sommes arrivés, pile au lieu et à la date escomptés, tous en forme et heureux, le bateau compris*. Et pourtant, c'était loin d’être gagné avec ce temps ! 

*le seul souci technique de cette Transat aura été une épissure qui a lâché au pied de mât sur un renvoi de la drosse de bordure au GV entrainant la rupture de la boite de réas de ris sous la bôme. Il nous a fallu une heure pour affaler la GV, refaire l’épissure, changer les rivet, refixer la box et renvoyer la GV. Well done. 

** outre l’aventure nautique au top, on est carrément fier d’avoir parcourus 5220 km avec comme empreinte carbone l’equivalent de moins d’un plein de voiture (68 litres de GO exactement), d’avoir pu faire un avitaillement de fruits et légumes à 90 % local aux Canaries, d’avoir mangé du poisson en circuit méga-court (de l’hameçon à l’assiette), de n’avoir eu qu’une seule bonne enguelade pendant ce huit-clos…. et d’ avoir privé nos ados de réseaux pendant 1 mois sans une seule plainte de leur part!!!!!!!!! 

L’équipage au départ de Tenerife: motivés !

Les baleines qui nous ont suivis


CNED dans le cockpit au milieu de l’ocean  

Le peu de portant calme que nous avons fait



Dorade au curry







Re dorade !!! ( 5 en tout) 











Reparation de la boite de reas des ris sous la bome



La douche sous le grain 









A quelques heures de l’arrivée !!!!!!!

Et petit dej d’anniversaire ( pancakes et les tout derniers fruits frais!) 


Bon anniversaire Jules 









 

vendredi 16 février 2024

Nul doute : nous sommes aux Antilles !


Arrivés dans la nuit du 9 au 10 février, pour que notre grand fils puisse se réveiller le jour de ses 15 ans à English Harbour, haut lieu de la Marine Anglaise, fief de l’amiral Nelson aux Antilles, et ainsi fêter son anniversaire à Antigua, avec Mowgli au mouillage devant une plage de sable blanc bordée de cocotiers. 

Just on time, après 21 jours de navigation, very well done Capitaine ! 



Nous avons fait une Transat belle et ….surprenante ! Avec d'improbables conditions météo qui nous ont offert de nombreux rebondissements. 

2900 miles parcourus entre Tenerife et Antigua (pour un parcours théorique en ligne droite de 2700 milles) en 21 jours à la moyenne de 5,8 noeuds. Pas mal. 

Cela mérite un récit plus détaillé de notre périple mais il nous faut quelques jours de récupération post-Transat pour nous reconnecter avec le monde, et ce d’autant plus que sur cette petite Île anglophone d’Antigua, notre réseau téléphonique ne fonctionne pas en 4G (sauf à des prix exorbitants et nous disposons donc difficilement de data).

A moins que cela ne soit la torpeur des Antilles qui nous gagne déjà…..